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Interview : Jérôme Chenal architecte,urbaniste docteur ès sciences de l’EPFL

Jérôme Chenal est Docteur ès Sciences de l’EPFL en Suisse (Faculté ENAC), architecte et urbaniste. Il dirige actuellement la CEAT (Communauté d’études pour l’aménagement du territoire) de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL). Parallèlement à son

Jérôme Chenal est Docteur ès Sciences de l’EPFL en Suisse (Faculté ENAC), architecte et urbaniste. Il dirige actuellement la CEAT (Communauté d’études pour l’aménagement du territoire) de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL). Parallèlement à son activité de chercheur, il travaille également comme urbaniste. Dans ce cadre, il a participé à l’élaboration du Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de la ville de Nouakchott (Mauritanie) et de la ville de N’Djamena (Tchad)

Enseignant en planification urbaine à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), membre de multiples commissions liées aux questions d’urbanisme, Jérôme Chenal est connu comme étant un des chercheurs les plus actifs sur les questions d’outils de planification urbaine. À quelques jours du lancement de son MOOC sur la planification urbaine des villes africaines, Archicaine s’est intéressé à son parcours, ses motivations et surtout à ses recherches et multiples publications sur les enjeux urbains des villes africaines.

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Bonjour pouvez-vous  nous dire en quelques mots qui vous êtes ?

Chenal Jérôme, né dans une petite ville du Nord de la Suisse – Porrentruy, en 1973. Après des études d’architecture à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), j’ai travaillé dans un cabinet privé en Suisse spécialisé dans les grands projets urbains en Afrique. Parallèlement, j’ai obtenu à l’Université de Lausanne un certificat en études urbaines avant de rejoindre le Laboratoire de Sociologie Urbaine de l’EPFL pour faire une thèse. En même temps, j’ai développé ma propre structure où je travaille comme consultant. Je suis ensuite parti en post-doc à Londres au DPU en études en développement. C’est donc un double parcours atypique que j’ai entre la pratique professionnelle des bureaux d’études et celle de la recherche académique, et entre architecture et sciences humaines et sociales. Je dirige aujourd’hui la CEAT qui est une unité de recherche à l’EPFL en aménagement du territoire et en urbanisme.

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Comment en êtes-vous arrivé à cette activité/fonction

Mes grands parents voyageaient beaucoup, dès les années 50, je ne sais pas dans quelles conditions, mais ils voyageaient exclusivement en Afrique, je ne sais pas non plus pourquoi uniquement en Afrique. Depuis que je suis petit, j’ai donc eu des objets venant d’Afrique, sans doute de ce que l’on appelle de l’art d’aéroport, mais j’avais l’Afrique comme terme générique, comme quelque chose de lointain et à la fois de très proche. Je rêvais d’y aller depuis tout petit, mais comme un rêve sans doute abstrait plein d’idées caricaturales, mais une envie forte d’aller voir. Premier voyage au Maroc à 17 ans, sac au dos, puis stage durant mes études à Dakar pour 6 mois et, depuis, je n’ai pas arrêté. Ensuite, c’est une succession de hasards plus ou moins dirigés. J’essaie, après mes études, de travailler sur des projets en Afrique, mais je ne trouve rien. On m’engage alors pour travailler en Suisse, sur des plans d’urbanisme en Suisse dans un bureau qui travaille aussi sur de grands projets urbains en Afrique. Le hasard fait bien les choses, après un mois à dessiner des lotissements en Suisse, il faut quelqu’un pour partir en Mauritanie, et comme j’avais déjà l’expérience de Dakar et une motivation très grande, c’est moi qui pars et depuis cette date, je vais travailler sans relâche sur les questions urbaines africaines, comme expert et consultant, comme chercheur et comme enseignant.

interview-de-jerome-chenal-architecte-urbaniste-docteur-es-sciences-de-lepfl-8Livre de Jérôme Chenal disponible en librairie à 44euros.

Pouvez-vous nous expliquer en termes simples quelles sont les actions que vous réalisez dans le cadre de votre activité principale?

Comme chercheur, j’analyse la fabrication de la ville, comment la ville se fait jour après jour. Quels sont les mécanismes, les pratiques des acteurs de la ville et en mettant en avant ces pratiques, on peut ainsi comprendre quelle marge d’action nous avons pour planifier la ville de demain. Comme praticien, j’essaie au quotidien d’appliquer les résultats des recherches, souvent comme conseiller pour des projets complexes. Il faut une connaissance approfondie des dynamiques pour pouvoir les changer.On a aujourd’hui dans les villes un gap énorme entre la pratique et le discours. Soit le discours est juste et il faut changer les pratiques, soit c’est la pratique qui est juste, alors il est urgent de changer le discours. Prenons le cas du foncier, d’un côté il faudrait arrêter de lotir et de spéculer, c’est le discours et de l’autre côté, c’est souvent les mêmes qui ont ces pratiques. Je ne fais pas de jugement de valeur à savoir ce qui est bien ou mal ; ce que je cherche c’est de dire si c’est une pratique qui est admise ; arrêtons de dire le contraire et de faire comme si cela n’existe pas, ou alors, on est tous d’accord pour dire que la pratique est nuisible, alors trouvons des solutions pour en sortir, et pour cela il faut comprendre les enjeux des uns et des autres. Je milite donc pour une compréhension des mécanismes, derrière chaque prise de décision, il y a des hommes et des femmes qui ont des intérêts parfois convergents, parfois divergents, il faut en tenir compte.

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser aux problématiques urbaines des villes africaines? Quels sont selon vous les atouts qu’ont les villes africaines en terme d’urbanisation ?

J’ai une fascination pour les villes et je rêvais d’Afrique, le lien était facile. Je suis fasciné par les villes parce qu’elles sont complexes et que nous devons travailler dans l’incertitude qui nous demande de la créativité pour sortir des problèmes. C’est sans doute ce qu’il manque le plus à la ville aujourd’hui, la créativité dans sa gestion et sa planification. Ce qui m’interpelle dans les villes africaines c’est qu’elles ont le potentiel de choisir encore aujourd’hui leur modèle de développement. Les taux de motorisation faible de la plupart des villes donnent encore la possibilité de choisir entre un modèle américain – tous en voiture – et un modèle du durable, piéton, deux roues. Je sais que cela pose des questions en terme de « modernité » car chacun aspire à avoir une voiture et de l’air climatisé, mais imaginons que l’on peut encore faire une ville faiblement consommatrice, jouant avec le climat, la morphologie, tirant profite des siècles de développement de l’habitat vernaculaire. Bref, le potentiel de montrer l’exemple est aujourd’hui dans les villes africaines, la question est de savoir laquelle aura le courage de se lancer dans l’aventure.

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Nouakchott, ville diffuse?, 2013, Jérôme Chenal

Comment résumerez-vous la situation en termes d’urbanisme dans votre pays d’origine? Quelles grandes différences aves les principales politiques urbaines que vous avez pu analyser en Afrique ?

Venant de Suisse, je viens d’une gated community au milieu de l’Europe et les problèmes urbains n’en sont pas vraiment. Ce qui ne veut pas dire que tout va bien et qu’il ne faut rien faire, mais l’urgence n’est pas grande. Dans les villes africaines, il y a urgence, les problèmes sont souvent visibles dans la rue. Ca ne veut pas dire se précipiter pour les résoudre, mais ça veut dire que l’action est obligatoire et nous oblige à agir. Le problème que je vois partout c’est le manque d’imagination et de créativité dans les réponses que l’on donne aux problèmes, en ce sens les villes africaines et les villes européennes sont très proches.Mais si on devait aujourd’hui montrer une grande différence, c’est sans doute dans les budgets municipaux où les villes suisses sont très bien dotées. A titre d’exemple Lausanne doit avoir plus de 10.000 EUR de budget par année et par habitant ce qui laisse de la marge pour faire des choses bien. La plupart des villes africaines ont des soucis inverses, il n’y a pas ou peu de budget. D’un autre côté il faudra un jour ouvrir la question des taxes et des impôts en Afrique aussi. Je ne dis pas que la Suisse est un modèle, mais je vois qu’une systématique plus grande dans la taxation et l’impôt pourrait améliorer la situation grandement.

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Ville verte ou ville étalée?, Bamako, 2013, Jérôme Chenal

Pouvez-vous prendre en exemple une ville africaine et nous présenter sa problématique et son enjeu majeurs ainsi que l’outil ou la politique de planification qui y serait le plus approprié ?

J’aime beaucoup Dakar, j’ai la chance d’y aller souvent. J’aime le centre-ville, même si les élites l’ont quitté pour d’autres lieux, il y a un potentiel important. Sur l’avenue Ponty, Je me suis toujours demandé pourquoi les larges trottoirs sont pour les 4×4 et que je dois marcher sur la bande roulante. Pourquoi les vendeurs des rues ne doivent pas encombrer les trottoirs alors que les voitures le font. Je me suis demandé si les priorités étaient les bonnes. Mettons le marcheur, le flâneur, l’acheteur dans les conditions d’une fluidité piétonne, c’est cela la qualité urbaine, et trouvons d’autres places pour les grosses voitures. Je ne sais pas s c’est une volonté politique mais Dakar pourrait attirer des milliers de touristes urbains si elle le voulait il y a une richesse architecturale incroyable que peut de ville ont. Il manque avec quelques rues piétonnes, des parcours piétons fluide et quelques arbres que l’on vient de couper. Tout est là. Ensuite, ça comble une partie de la population, les plus riches, certes, mais on attire des touristes, il consomme. Parallèlement il faut faire une planification pro-pauvre, à large échelle, pas uniquement dans les quartiers défavorisés. Quelle catégorie d’habitants sont les plus nombreux ? C’est pour eux que nous devons faire la ville.

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Dakar a besoin de son autoroute, c’est indéniable, mais lorsque l’on voit les taux de motorisation, (env. 30 véhicules pour 1000 habitants au Sénégal) on se dit qu’il faut aussi imaginer la ville pour ceux qui n’ont pas de voiture, (les 970 autres), et ce sont eux les plus nombreux. Une politique aujourd’hui doit comprendre comment capter des revenus, comment satisfaire les aspirations des uns et des autres tout en mettant l’accent sur la pauvreté. C’est pas médiatique, mais c’est une réalité, qu’allons nous faire avec ces populations pauvres, là encore, il est urgent de trouver des solutions.

Presse Archive

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre Mooc qui débutera le  16 février prochain ?

Le Mooc < https://www.coursera.org/course/villesafricaines> est un cours d’introduction à la planification urbaine en Afrique. Nous passons en revue les différentes thématiques. L’idée pour moi est surtout de faire réfléchir aux enjeux actuelles de la ville et de montrer qu’une planification doit se faire de manière intégré et articulé entre les thématiques, que les changements climatiques, la forme urbaine, l’économie, l’environnement tout cela est lié et forme un système, et qu’il faut comprendre le système si l’on veut agir sur la ville. Je ne donne pas de recette, c’est pas mon rôle, j’interroge et je milite pour que chaque ville développe sa propre planification tenant compte de sa morphologie, son climat, son contexte, je me situe dans ce cas plus au niveau méthodologique cherchant à inciter les gens à comprendre les mécanismes et développer de nouvelles choses. Je cherche en enseignant les bases à interroger. La première session du cours à eu plus de 9.000 participants, nous sommes aujourd’hui à nouveau proche de 7.000 ce qui est un énorme succès pour un cours très spécifique. Nous relançons chaque semestre une nouvelle session, le prochain cours sera donc en ligne mi-février 2015.

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Urbanisation versus inondation, Nouakchott, Mauritanie, 2013

Quelle est votre opinion sur les enjeux auxquels doivent se concentrer la recherche et les politiques africaines actuelles?

Les enjeux pour les villes africaines sont les mêmes que pour les autres villes, c’est avant tout l’environnement, les changements climatiques, la réduction de la pauvreté, la réduction de la mobilité, donc il faut s’y atteler, et développer de nouvelles idées, de nouvelles technologies, high-tech ou low-tech, mais essayer, corriger, réagir et se donner la possibilité à la fois de se tromper et à la fois l’intelligente de l’assumer et de corriger si c’est le cas.

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Architecture “internationale” à Addis Abeba, 2012, Jérôme Chenal

Pendant ce temps, les urbanistes, les bailleurs et les décideurs passent leur temps à parler de gouvernance comme prérequis indépassable avant toute action urbaine. Je ne suis pas de ceux là ! Lorsque l’on voit la liste des préalables de la bonne gouvernance, il va falloir 250 ans avant de commencer à travailler, on a pas le temps. Je suis un pragmatique, faisons les choses dès aujourd’hui avec ce qui est en place, utilisons intelligemment les projets en cours et à venir, faisons les biens et testons les choses. Pour moi l’important lorsque le nombre de coups est limité pour atteindre son objectif il faut que l’ensemble de nos actions aillent dans le même sens, et c’est rarement le cas.

Merci de vos réponses.

Interview réalisée par Guy Cedric Konan Planification urbaine gestion urbaine EAMAU et Steve Nicoué KOTEY Architecte DE

nicouer@yahoo.fr

Architecte diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble, Consultant en Innovation, Steve est le fondateur et directeur de publication du webmagaine archicaine.

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1 COMMENT
  • FEUGANG Blaise 11 juillet 2018

    j’ai beaucoup de respect et redevable à ce cours et à tous ceux qui l’animent.

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