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PFE: Yeka, un territoire pour les Beta Israel, Éthiopiens errants du peuple juif

[vc_row][vc_column][vc_column_text]PFE : Yeka, un territoire pour les Beta Israel, Éthiopiens errants du peuple juif L'Éthiopie est un pays enclavé, situé dans la corne de l'Afrique et considéré par beaucoup comme le seul pays d'Afrique jamais colonisé.

PFE : Yeka, un territoire pour les Beta Israel, Éthiopiens errants du peuple juif

L’Éthiopie est un pays enclavé, situé dans la corne de l’Afrique et considéré par beaucoup comme le seul pays d’Afrique jamais colonisé. Il est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique et 80 % de sa population est rurale. À l’Éthiopie sont souvent associées les notions de pauvreté, de famine et de dénuement. Il s’agit bien de l’un des pays les plus pauvres du monde, mais il se caractérise aussi et surtout par un passé d’une grande richesse et une large diversité. Cette diversité est géomorphologique et climatique, mais aussi ethnique, culturelle et religieuse. 40% la population est chrétienne orthodoxe contre 20% de protestants. 30% des Éthiopiens sont de confession musulmane et de façon plus minoritaire, on trouve aussi des communautés animistes ou juives.

Cette diversité n’est pas sans susciter la curiosité des visiteurs étrangers. De nombreux sites touristiques sont répartis sur le territoire. Parmi ces sites touristiques, la région nord, du lac tanna à la province du tigré, accueillait autrefois un peuple énigmatique: les Beta Israël. Les membres de cette communauté sont, malgré eux, plus connus sous le nom de falasha, un terme renvoyant à leur statut de marginaux et d’exilés.

Cette population issue des hauteurs des hauts plateaux était, il y a 60 ans encore, fermement convaincue d’être le seul peuple juif au monde. Ce n’est qu’à partir des années 70 que la communauté Beta Israël fut officiellement reconnue comme juive et à partir des années 80, que commencèrent les premières opérations de rapatriement en vertu de la loi du retour. L’opération Salomon reste la plus marquante avec 14000 départs d’Addis Abeba vers Jérusalem en l’espace de 33heures. Au total, environ 60 000 éthiopiens auraient émigré en Israël sur une période de 30 ans.

L’année dernière, après le rapatriement de 450 Falashmura, des juifs éthiopiens ayant subi une conversion forcée au christianisme et, considérant l’ensemble de la communauté juive éthiopienne rapatriée, le gouvernement israélien mit fin à ce rapatriement massif, appelé alya. Avec la fin de l’alya disparurent de nombreux équipements nécessaires à la pratique religieuse et à la perpétuation de la culture Beta Israël.

À Addis Abeba, capitale de l’Éthiopie, subsistent encore deux communautés juives. La première, les bêta Abraham, est concentrée dans le quartier de Kechene au nord de la ville. Cette communauté serait issue de la migration vers le sud d’une partie des beta Israël qui auraient par la suite suivi l’empereur lors de la fondation d’addis abeba. S’il est difficile d’évaluer avec précision la taille de la communauté, on peut tout de même estimer le nombre de pratiquants à plusieurs centaines, répartis sur trois synagogues.

Les Beta Israël sont quand à eux disséminés dans le quartier de megenagna et de kotebe.

Avant d’entrer plus en détail dans les besoins de cette communauté, il convient de s’attarder sur la singularité du contexte éthiopien et sur les grandes tendances qui influencent les projets d’architecture et d’urbanisme qui voient le jour, notamment dans la capitale.

Addis Abeba, siège de l’union africaine, se trouve à plus de 2500m d’altitude. Sa localisation géographique lui confère un climat doux tout au long de l’année. Contrairement à de nombreuses autres régions éthiopiennes, l’eau abonde, notamment de juillet à septembre, pendant la saison des pluies. Si la récupération et le stockage de cette eau posent problème, un tel profil climatique est favorable à la prolifération de l’eucalyptus globulus, dont les cimes se découpent sur le relief qui ceinture la ville.

Cette variété à croissance rapide, importée lors de la fondation d’Addis Abeba, est à ce jour utilisée pour la fabrication de logements informels et d’échafaudages. Les flancs abruptes des collines sont parsemés de constructions irrégulières coiffées de tôle, entre lesquelles sillonnent des chemins et venelles de pierre sèches. Ce paysage informel contraste nettement avec les nouveaux quartiers où se multiplient les immeubles de béton aux façades vitrées destinés aux diplomates de passage ou à une classe plus aisée, à savoir une proportion très réduite de la population. Ces modèles de construction, placés sous le signe de la fièvre de Dubaï, sont plus motivés par la volonté d’augmenter la croissance économique, que par la volonté de soigner l’attractivité d’une ville aux qualités rares. Ces bâtiments, fortement consommateurs en énergie, sont très couteux pour l’Éthiopie, dont la première dépense réside dans l’importation de matériaux de construction.

La population d’Addis Abeba s’élève actuellement à 4 millions d’habitants; or celle-ci est amenée à doubler dans les 10 prochaines années. Ce facteur soulève un besoin urgent de reconsidération des méthodes de construction.

Le territoire éthiopien regorge de ressources dont la population a toujours su faire bon usage. Les exemples de mise en oeuvre de la terre, de la pierre et de l’eucalyptus se multiplient dans l’architecture vernaculaire des différentes régions du pays. L’utilisation de la terre cuite n’est cependant pas répandue dans la construction du bâti. Ce matériau de construction pourtant durable, économiquement viable et plus pérenne, s’avère adapté au contexte éthiopien. Le recours à la brique permet de répondre à de nombreuses contraintes, qu’elles soient économiques, structurelles ou thermiques. Sa production comme sa mise en oeuvre peuvent être facilement assimilées et réappropriées par les populations locales.

Les briques peuvent être assemblées en murs porteurs d’une charpente et d’une toiture de tôle classique ou mises en oeuvre au moyen de voutes afin de limiter le recours aux éléments de construction importés. Les cintrages nécessaires à la mise en oeuvre d’une voute européenne, construits au moyen de l’eucalyptus présent sur le site, peuvent être réutilisés dans d’autres phases du chantier, d’autres entités du projet, ou même exploités comme éléments structurels à part entière. Le recours à des dispositifs alternatifs comme la voute catalane permet de se passer de cintrages et autorise des constructions sur plusieurs étages, nécessaires dans la perspective d’une densification du bâti.

La topographie particulière de la ville offre de nombreuses possibilités en matière de récupération, de stockage, et d’alimentation gravitaire en eau. L’utilisation combinée de la brique et de la terre compactée permet d’implanter le bâti par excavation. Au-delà de l’apport en matière première, une telle démarche permet de tirer profit de l’inertie thermique et de réguler les écarts de température qui oscillent en moyenne entre 15 et 30°C.

Connaissant ces enjeux et ces potentiels, il apparait comme nécessaire de retrouver, dans l’écriture architecturale du projet, l’expression de ces matériaux et des processus constructifs qui y sont associés. La sublimation d’une telle démarche permet d’entrer en cohérence avec le développement futur d’Addis Abeba.

La colline de Yeka, située dans le quartier de Megenagna, illustre fidèlement le profil caractéristique d’Addis Abeba. Cette avancée topographique située à l’interface entre ville et nature est scindée en deux parties. Le flanc sud est réservé aux villas et aux routes bitumineuses tandis qu’à quelques mètres au nord, les cases familiales sont disséminées dans la pente. En contre bas se trouve également l’ambassade israélienne. Ses alentours furent 25 ans plus tôt le lieu de rassemblement de la communauté Beta Israël, venue à Addis Abeba dans l’espoir de s’envoler vers leur terre promise. Ceux d’entre eux qui attendaient encore dans l’espoir de partir ont également vu leur synagogue disparaître avec la fin de l’alya.

Les beta Abraham comme les bêta Israël souffrent actuellement de problèmes de marginalisation. Les éthiopiens craignent encore leur pouvoirs sensés relever de la sorcellerie et se méfient de ces individus susceptibles de se changer en hyène à l’occasion des nuits de pleine lune afin de se nourrir de chaire humaine. Cette mise à l’écart pousse la majeure partie d’entre eux à vivre leur foi dans le plus grand secret. Certains membres de la communauté Beta Abraham commencent cependant à clamer leur judaïté et leur droit à la liberté de culte.

Les besoins de la communauté juive d’Addis Abeba s’expriment à plusieurs niveaux et sont spatialement transposables à différentes échelles.

Il s’agit en premier lieu de satisfaire un besoin de compréhension et de reconnaissance. Il est désormais nécessaire de communiquer sur l’histoire de la communauté auprès de la population éthiopienne comme à l’internationale. La matérialisation d’un lieux dédié à un peuple sédentaire mais longtemps condamné à l’errance est essentielle. La visibilité de la colline de yeka et sa proximité avec le noeud urbain megenagna, bientôt desservi par le tram, la rendent facilement accessible.

Son positionnement dans l’alignement entre l’aéroport et Jérusalem lui confère un ancrage territorial symbolique. Sa poésie réside aussi dans l’évocation aux lieux de vie initiaux de Beta Israël, souvent retirés sur les flancs des collines en périphérie des villages et à proximité des cours d’eau.

Plus concrètement, la satisfaction des besoins relevant de la pratique religieuse impose l’édification des lieux de culte à proximité du lieu de vie de la communauté.

Le programme se divise en trois entités majeures réparties dans les séquences successives qui caractérisent le flanc nord-ouest de la colline de yeka. La première, constituée d’un centre communautaire et d’une synagogue, s’adresse spécifiquement à la communauté Beta Israël. Ces bâtiments implantés en partie basse, directement sur la rue, se placent en prolongation du tissu chaotique qui semble malgré tout dessiner des ilots.

À cette accroche urbaine succède un musée, destiné aux Éthiopiens et aux touristes. Ce dernier se positionne à l’interface entre ville et nature, visible depuis la rue, mais en retrait de l’hyperactivité urbaine.

Enfin, en partie haute, dans un tissu végétal densifié, se trouvent un mikveh, bain rituel juif, et une synagogue dédiée à des célébrations à caractère plus événementiel. Aux fonctions religieuses destinées aux beta Abraham comme aux Beta Israël s’ajoute une dimension mémorielle touchant l’ensemble des visiteurs parcourant le site.

Le centre communautaire est implanté dans la pente, adossé à une venelle. La partie saillante du volume monte sur deux étages surplombés d’une toiture accessible. Au rez-de-chaussée se juxtapose la yeshiva, salle de classe destinée à l’apprentissage religieux des jeunes de la communauté, et un espace de bureau. Au-dessus, la bibliothèque est accessible depuis le palier intermédiaire de l’escalier qui amorce l’ascension dans le site. La toiture bénéficie de l’ombre des arbres-alentours et s’inscrit dans la continuité des chemins de traverse qui découpent la pente. Elle offre à la synagogue une esplanade et souligne ce second volume légèrement désaxé. Cette masse épurée est également ancrée dans le terrain naturel mais orientée suivant l’axe est-ouest, à l’image des maisons de prière Beta Israël. Le relief de la façade est interrompu par un rythme de briques ajourées, définissant une nouvelle orientation, celle de Jérusalem. L’espace intérieur, plongé dans la pénombre et uniquement illuminé par les percements ponctuels, satisfait ainsi des conventions juives en matière d’espace de prière.

 

Séquences du site

Un second escalier mène le visiteur au dessus des deux volumes bas. Les tranchées destinées à la récupération des eaux ruisselantes aux abords des entités bâties guident le cheminement vers la seconde entité programmatique. Certains de ces sillons terminent leur chemin au droit des3 cuves enterrées réparties sur le site, tandis que d’autres se perdent à l’écart des habitations où l’eau s’infiltre naturellement.

La porte d’entrée creusée dans le monolithe intermédiaire débouche sur un espace en longueur ponctué par de régulières ouvertures latérales. À ce rythme de percements faisant référence aux tribus d’Israël vient s’ajouter une trame de tirants d’eucalyptus. Ces éléments reprènant une partie des poussées de la voute sont également support d’un maillage d’éléments suspendus. De larges tissus fractionnent l’espace scénographique et diffusent la lumière indirecte à l’intérieur du musée.

La fin de l’espace d’exposition est marquée par un tunnel plongeant le visiteur directement dans une masse de laquelle, la lumière extérieure viendra l’extraire. La suite du parcours laisse le musée en contrebas. Sa toiture plane n’est interrompue que par un mince chéneau et ne laisse pas entrevoir le dispositif de couverture inférieure, noyé dans le sable, conçu pour l’évacuation de l’eau et le chargement de la voute. Les jeux de lumière et de massivité créés par le recours à l’excavation font ici distinctement référence au site de Lalibela, l’un des joyaux du patrimoine éthiopien, constitué de 11 églises entièrement creusées dans la roche.

L’ascension de la colline se poursuit sur un terrain plus accidenté, dans une lumière moins intense, filtrée par une végétation de plus en plus dense. Rapidement, le sommet des cylindres de briques supérieures se dessine. Un grand axe orienté suivant l’alignement entre l’aéroport d’Addis abeba et de Jérusalem, bordé d’épais murs de soutènement de terre relie les deux volumes.

À l’image des Beta Israël avançant, incertains, dans le désert soudanais, vers les avions destinés à les ramener vers la terre promise, le visiteur gravit les marches de pierre qui l’entrainent d’abord vers le mikveh. L’obscurité de l’espace intérieur n’est rompue que par une intense lumière zénithale et son reflet dans le bain rituel situé à l’aplomb de l’oculus, rempli par les eaux de pluie recueillies dans la toiture inversée.

De retour sur l’axe principal, les parois de la synagogue mémorielle absorbent la lumière et se confondent dans la végétation. L’enveloppe extérieure dévoile peu à peu un cylindre intérieur. L’entrée débouche sur un espace interstitiel exigu et labyrinthique. Il mène vers les entrées est et ouest, respectivement prévues pour le clergé et les laïcs. L’intérieur de la synagogue est aussi organisé par strates concentriques, à l’image du temple de Jérusalem. Au centre, la bimah de terre compactée est éclairée par les lumières perpétuelles suspendues à la charpente d’eucalyptus. Un anneau de lumière s’insinue entre le mur de brique et la toiture légère et oriente la fin du cheminement vers le ciel.

 

Nicolas

C’est à l’occasion d’un stage de trois mois au Maroc, à Casablanca, que j’ai tissé de premiers liens avec l’Afrique. Alors étudiant en topographie, mon domaine de compétence me permit de parcourir ce pays jusqu’aux confins du Sahara occidental.

Je cultivai ensuite cet intérêt en tant que simple touriste au cours de multiples voyages (Egypte, Tanzanie, Ethiopie…).

Mon expérience en Éthiopie s’avéra décisive dans la suite de mon parcours. J’y retournai à deux reprises, pour y effectuer un stage d’architecture au sein de l’agence OADUS Architects and Engineers, puis dans le cadre de mon projet de fin d’études sur la communauté juive d’Addis Abeba.

Ce travail produit dans la prolongation de travaux de recherches sur l’architecture du risque se voulait avant tout motivé par une dimension éthique. S’il s’agissait pragmatiquement de soulever une problématique communautaire et d’éveiller les consciences, ce projet constituait pour moi une occasion d’expérimenter une approche alternative, dans laquelle la création d’une architecture sensible et radicale au sein de tels contextes n’apparaîtrait pas comme contradictoire, mais comme éthique et juste. Bien que réalisé en Éthiopie, l’un des pays les plus pauvres du monde, ce projet se veut avant tout motivé par la volonté de mettre en valeur une civilisation méconnue sur un territoire aux qualités rares.

Dans la continuité de cette démarche, je m’emploie désormais à consolider mon expérience dans le but de confronter mon approche aux réalités du terrain (constructives, politiques, sociales, etc.).”

nicouer@yahoo.fr

<p>Architecte diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble, Consultant en Innovation, Steve est le fondateur et directeur de publication du webmagaine archicaine.</p>

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