De l’injustice à l’architecture
Carin Smuts naît à Pretoria (Afrique du Sud) en 1960. Descendante d’une famille d’Afrikaners, la fillette fréquente l’école du Cap. Ce n’est qu’à l’âge de 16 ans qu’elle prend douloureusement conscience de l’injustice entre Noirs et Blancs causée par l’Apartheid. Alors qu’un ami de son frère l’emmène dans un parc, elle lit sur le panneau planté à l’entrée : « Interdit aux Noirs, autorisé aux chiens en laisse ». Révoltée par un système qui accorde plus de droits aux animaux qu’aux gens de couleur, elle se fait la promesse d’aider les plus démunis à l’avenir.
Carin Smuts ne voulait pas être architecte mais médecin. Elle s’inscrit à l’université du Cap, qu’elle quitte au bout de deux ans pour rejoindre la médecine, puis revient finalement à l’architecture. Elle n’aime pas pour autant l’enseignement traditionnel et ne se reconnaîtra jamais dans les immeubles de verre et ces espaces qu’elle juge déshumanisés. Cette opinion se renforce lorsqu’elle entre dans une grande agence sud-africaine. En 1989, année de l’abolition des dernières lois de l’apartheid, elle quitte cette structure pour fonder son propre atelier afin de se consacrer à plein temps à des projets qu’elle avait entrepris depuis le début des années quatre-vingt parallèlement à son travail salarié.
Tournant le dos au style international, elle souhaite mettre son expérience au service des communautés noires paupérisées, et utiliser l’architecture comme un levier du développement. Pour elle, l’architecture doit permettre non seulement de répondre à un besoin – se loger, abriter une activité – mais aussi d’améliorer la vie en général. Exercant dans les townships, son architecture est une forme Elle a ainsi une démarche participative et sociale dans l’exercice de son métier, interactions humaines dans un pays encore violent. Elle suit le rêve des habitants dans ses constructions et son architecture est une forme d’émancipation.
*Le township désigne, en Afrique du Sud, les zones urbaines ou quartiers souvent pauvres et sous-équipés qui ont été réservés aux non-blancs au nom des lois sur l’apartheid.
CS Studio Architects
CS Studio Architects est le nom qu’elle donnera à son atelier lors de ses prémices en 1892. Depuis, l’atelier a évolué en Afrique du Sud en basant ses travaux sur l’observation de la manière dont les différentes cultures occupent l’espace et la terre. À travers ses travaux, Carin découvre un intérêt pour la recherche sur les conditions de vie locale et s’inspire de toute la complexité du langage que lui renvoie l’environnement de ces territoires d’étude.
Dans son livre Moving the centre, Wa Thiong’o ngugi – un écrivain kenyan – fait valoir que la culture est le produit de l’histoire d’un peuple. Mais elle reflète aussi cette histoire, et incarne un ensemble de valeurs par lesquelles les peuples eux-mêmes voient l’espace et leurs places dans le temps. Cette déclaration est au centre de la vision de CS studio Architects : observer la manière dont les différentes cultures occupent l’espace et la Terre afin de leur offrir un espace de vie adéquat.
Son agence a découvert que les modèles occidentaux principalement enseignés à l’université ne sont pas toujours pertinents à notre contexte local africain. À cet égard, l’architecture vernaculaire rurale propose des solutions qui sont extrêmement intéressantes et pertinentes, étroitement liées aux établissements urbains informels. CS Studio a beaucoup construit, à toutes les échelles, sur tout le territoire, selon un profil peu commun. Dans ce pays où l’État ne gère pas les Townships, ne planifie pas leurs besoins, l’architecte remplace l’action publique à toutes les étapes.
« Au cours des 20 dernières années, nous avons travaillé avec des gens merveilleux. Le travail est le produit d’un effort collectif » expliquait Carin Smuts lors d’une conférence.
*Moving the Centre : The Struggle for Cultural Freedom, Heinemann, 1993 – Wa Thiong’o Ngugi
The architecture of empowerment
Comment traduire la philosophie d’architecture de Carin Smuts : un abandon de l’architecture-objet et une conception du projet comme un instrument de transformation en intégrant les habitants aux processus de conception, de construction et même de modification ultérieure. Le quartier délibère à chaque étape, le chantier est un lieu de formation. Elle fait confiance à l’art populaire et travaille avec les artistes des Townships. Ils fabriquent avec elle une architecture narrative, très éloignée de la dématérialisation occidentale et qui donne sens à l’action collective. Un projet de Carin Smuts produit plus d’énergie culturelle qu’il ne dépense de matière.
Dans certains de ces projets, ou elle a été sollicité pour concevoir des bâtiments, elle a dû convaincre le client de ne pas construire quelque chose de grand mais de procéder à une intervention beaucoup plus petite qui aurait le même impact attendu.
En 1996, son cabinet a été approché pour construire un complexe commercial au bord de l’eau à Robben Island, l’île prison où Nelson Mandela a passé 26 années de sa vie. Il a fallu deux ans d’intense interaction avec de nombreux intervenants pour convaincre tout le monde de ne pas construire de nouveaux bâtiments sur l’île. L’île a depuis été déclaré site du patrimoine mondial. L’île est aussi actuellement une destination touristique liée à l’héritage du passé en Afrique du Sud. Il était important de préserver les caractéristiques existantes de l’île afin que les générations futures puissent découvrir la signification de la terre comme elle était, explique l’architecte lors d’une interview. La puissance spatiale et le sens de l’histoire sont beaucoup plus puissants que toute intervention aurait permise.
L’école des Karretjie : un autre exemple de cas où des solutions inappropriées auraient pu être évités grâce une consultation participative. Le « peuple » de Karrethie Karretjie est un peuple de tondeurs de moutons nomades qui se déplacent de ferme en ferme. Les autorités ont décidé d’aider ces personnes par la construction d’une école près d’un pont où ils sont toujours réunis. La petite école fut un échec total. Si les populations avaient été consultées, une solution sans doute plus appropriée aurait pu être trouvée : une école mobile, par exemple.
La démarche de Carin S. rencontre de plus en plus d’écho en France, à l’instar du programme «Learning from» initié par les architectes Christophe Hutin et Daniel Estevez à l’École nationale supérieure d’architecture de Toulouse, qui « enseigne la conception par l’action en architecture». Un premier atelier, auquel Carin Smuts a participé, a été mené en Afrique du Sud en 2012 dans le quartier en difficulté de Kliptown à Soweto avec des étudiants français et sud-africains en architecture. Prolongé en mai dernier par un second atelier en France, dans le cadre du festival Uzeste Musical de Bernard Lubat.
ces ateliers ont été l’occasion pour Carin Smuts de valoriser cette « Architecture significative » en parlant de ses réalisations, une architecture qui défend des idées fortes, the architecture of empowerment.
Carin Smuts, l’architecte des townships sud-africains
Selon l’architecte, l’écoute permet de prendre conscience de la complexité du contexte dans lequel on travaille, et la création architecturale peut remédier aux tensions au sein d’un important groupe de travail. Les idées collectives sont plus riches, plus généreuses et font émerger des solutions par consensus. Les espaces entre-deux sont les points centraux de sa réflexion. Les interactions sociales se déploient dans les entre-deux. par exemple « l’activité se déploie en dehors des cabanes car à l’intérieur, on ne fait guère qu’y dormir, c’est trop exigu », « Entre-deux, qui constituent un lieu d’échange naturel ».
Carin Smuts insiste sur l’importance du rêve en architecture. Pour Carin Smuts il faut donner aux enfants une raison d’être à travers une démarche pratique Leur faire prendre conscience qu’on peut valoriser les déchets, inculquer le sens du recyclage. Apprendre aux enfants, très jeunes à rêver et les faire participer à un projet créatif pour les faire évoluer vers une autre dimension. L’architecture est une forme de réponse aux problèmes de pollution et de déchets, notamment par la revalorisation d’un immeuble désaffecté…
« En chaque chose, il y’a une leçon sur la nécessité de réutiliser ».
Pour Carin Smuts, l’intégration constitue aujourd’hui un immense défi planétaire. Il est parfois plus important de faire un petit quelque chose que de réaliser des centaines d’ateliers. Ses sources d’inspiration sont la poésie et la vie quotidienne.
L’architecture traditionnelle obéissait à un système de valeurs complexes, l’architecture moderne est mue par le capitalisme et l’appât du gain. L’enjeu de sa démarche est de retenir les leçons de l’architecture vernaculaire pour en tirer des solutions contemporaines adaptées.
Pour en arriver à une telle philosophie, il faut se baser sur l’idée que les aspects importants de la participation comme source de projets durables doivent être le changement de mentalité des peuples, la participation individuelle et le travail de groupe à encourager, le développement de l’énergie créatrice intérieure de tous les participants, l’installation d’un sens de la croyance de soi, la compréhension du contexte et la compréhension ses dynamiques politiques.
Projets:
Prison de Helderstroom,
Caledon, Afrique du Sud / 2001-2009
Espace polyvalent, Wesbank,
Kuilsriver, Le Cap, Afrique du sud / 2006-2008
Follainville-Dennemont (Yvelines)
Création d’un centre multiservice dans cette commune qui regroupe deux villages. Travaille avec des enfants et des habitants. Atelier de 38 adultes. Projet d’un complexe éclaté en plusieurs espaces mais « le maire s’y est opposé car un commerce devait tenir dans une boîte et ne pouvait être répartie dans différents espaces ». Projet abandonné après l’élection de 2008.
« Nous devons être plus perspicaces, pour ne pas nous faire manipuler par les politiques ».
Logement pour touristes,
Grootvaderbosch Afrique du Sud / 2012
Port de Gansbaai: faire ressortir l’aspect du port comme lieu où les pêcheurs gagnent leur vie. « Créer un espace où tout le monde, pêcheurs et visiteurs, pourrait venir, interagir et apprécier la présence de l’autre ». « C’est dans la réalisation qu’on voit s’il y a compréhension. Faire, même sous sa forme la plus modeste montre qu’il y a de l’espoir ».
Espace touristique,
Hawston Afrique du Sud / 2009- 2014
La maison de l’artiste Willie Bester au Cap (projet recyclage)
Espace polyvalent, Zolani,
Nyanga township, Le Cap Afrique du Sud / 1997-2002
La maison de l’architecte,
Blikkiesdorp on ocean view, le Cap / 2005
Nom issu d’un tag d’un résident du quartier qui voyait là une irruption du township dans la ville « blanche ». C’est à la fois un logement, une agence d’architecture, un laboratoire d’expérimentation de la discipline. « L’idée de créer délibérément des espaces où s’exprimeraient des sentiments des usagers de l’architecture contemporaine de nos villes mériterait d’être considéré ».
Centre communautaire Guga’s thebe,
Langa, Le cap / 1996-1999
Projets initiés dans les années de l’apartheid. « L’architecte recycle et transforme des éléments déjà présents sur le site ». « Choix des matériaux selon leur impact environnemental et leur adéquation avec la force de travail disponible ». Les entre-deux « procurent une qualité urbaine et d’utilisation très élevée, spécialement là où les surfaces sont comptées ».
Atelier learning from Sky, Kliptown,
Soweto banlieue de Johannesburg / 2012
Collaboration ENSA de Toulouse et Carin Smuts. Pour réhabiliter l’orphelinat Sky qui accueille 80 enfants à Kliptown, l’un des quartiers les plus défavorisées ». « Le projet proposait de partir de l’existant pour l’améliorer ». « Mêler enseignement et intervention en milieu réel ». « Dans l’atelier chacun tente de trouver une manière d’être, qui soit à la fois utile et pertinente ; c’est alors que nous apprenons les uns des autres. Pour être efficace, il faut être à l’écoute ».
Simulateur d’évacuation d’un sous-marin,
Base navale Simonstown, Le Cap / 2007-2010)
Effet d’adaptation considérable. Bâtiment doit être construit selon les règles de l’usage et de la stabilité, et d’accorder espaces, formes, matériaux et couleurs pour prouver un confort satisfaisant. Dans le même temps, elle doit simuler les conditions du rapport homme-machine.
Marché à la viande, Gugulethu,
Le Cap / 1996-1998
Symbole d’ouverture la plus totale. Point de rencontre et de convergence. Point où la vision de la ville est large.
Wesbank, école primaire,
Kuilsriver,Le Cap 1999-2000
Voulue comme une enceinte fermée. Maçonnerie en briques de terres cuites, réalisées à proximité et montées en un double mur ventilé, capable de s’opposer au ruissellement des pluies qui, sous ce climat, frappent le plus souvent à l’horizontale.
Le centre d’art, de culture et de patrimoine Guga’s Thebe
Langa, Cape Town / 1996-1999
Le centre multiservices Dawid Klaaste
Laingsburg, Karoo / 2002-2005
Bibliographie :
Site web de Carin Smuts
http://csstudio.co.za/Home.html
http://learning-from.over-blog.fr
projet réalisé dans le cadre des saisons croisées France Afrique du Sud 2012/2013.
http://www.fondation-nicolas-hulot.org/engagement/les-eco-reportages/carin-smuts
http://www.darchitectures.com/carin-smuts-la-participation-constructive-a535.html


































