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Conference.Alain DUBRESSON: LES GRANDES VILLES D’AFRIQUE

Conférence universitaire prononcée au C.R.D.P. de Rouen Mont-Saint-Aignan le mercredi 20 janvier 1999. La vitesse du phénomène d’urbanisation s’accélère en Afrique. Le devenir des populations africaines et de l’organisation de l’espace africain passe donc nécessairement par

Conférence universitaire prononcée au C.R.D.P. de Rouen Mont-Saint-Aignan le mercredi 20 janvier 1999.

La vitesse du phénomène d’urbanisation s’accélère en Afrique. Le devenir des populations africaines et de l’organisation de l’espace africain passe donc nécessairement par la prise en compte de l’urbanisation.
L’accent sera mis ici sur trois aspects transversaux :
• La tendance à la mégapolisation : l’Afrique va-t-elle vers des « monstres urbains » comme l’Amérique latine et l’Asie ou existe-t-il une configuration spécifique, « africaine » ?
• L’organisation socio-spatiale des villes : d’un caractère colonial dual, va-t-on vers des modèles présents ailleurs, comme l’opposition centre – périphérie ou vers la production de formes spécifiquement africaines ?
• Les rapports entre ville et développement : pour certains experts, la croissance urbaine rapide et le phénomène de « grande ville » dans le Tiers Monde sont des facteurs de sous-développement. Pour d’autres, il n’existe pas de développement sans la ville, vecteur de transformation sociale. Qu’en penser ?

Le problème de la mégapolisation.

Vitesse de la croissance urbaine vers 1950 : + 5 % par an ; en 1980 : + 4,5 % par an.
La croissance est plus lente au Maghreb, en Afrique du Sud, plus rapide dans l’Afrique subsaharienne. Il existe donc des Afrique urbaines.
Cependant, partout, la croissance depuis 1950 jusqu’aux années 80 a favorisé les « grandes villes » (plus d’un million d’habitants) :
• La période coloniale a été fondatrice de villes, avec un impératif économique (sites capables d’être des outils d’échange) et un impératif sanitaire (sites topographiques favorables pour protéger les Européens des « fièvres ») d’où la préférence donnée aux littoraux (sur 33 villes de plus d’1 M d’hab, 18 sont des ports maritimes).
• Depuis les indépendances, les villes les plus importantes du réseau colonial ont bénéficié :
des infrastructures urbanistiques liées à la fonction de capitale, avec appel de main d’œuvre
du développement d’outils d’échange liés à l’économie de rente minière ou agricole
de la conjoncture de croissance, avec des investissements étrangers et une certaine industrialisation.

Depuis les années 1980, la croissance urbaine des villes petites et moyennes est plus importante que celle des grandes villes : déhiérarchisation du rythme de la croissance : l’apport migratoire n’est plus le principal vecteur e la croissance urbaine.
C’est l’effet de la « crise » urbaine africaine : rupture des régulations antérieures :
• rupture du cycle d’accumulation de la rente (effondrement des cours) et raréfaction des ressources extérieures.
• crise financière des Etats sous « ajustement structurel » exigé par la Banque mondiale. La crise s’inscrit dans les espaces et dans les villes.
• échec des politiques urbaines mises en œuvre pour régler la question de l’habitat du plus grand nombre, en raison de la vitesse de l’accroissement démographique.
Conséquences :
Les économies urbaines offrent de moins en moins d’emplois alors que la demande est de plus en plus forte.
Les villes qui étaient intégratrices sont devenues des systèmes d’exclusion. La crise s’accompagne d’un mouvement de retour vers les campagnes. L’accroissement naturel est devenu le principal moteur de la croissance urbaine, malgré la baisse de la fécondité. Cependant, les jeunes de moins de 20 ans représentent 40 à 50 % de la population des grandes villes : l’effet d’inertie des phénomènes démographiques assure le maintien des situations existantes.

Une macrocéphalie généralisée ? Des monstres urbains en Afrique ?
Prudence et nuance dans la réponse :
• Le poids relatif des plus grandes villes varie selon les pays : Conakry = 80 % des citadins de Guinée, mais Johannesburg = 14 % des citadins d’Afrique du Sud.
L’évolution est contradictoire selon les pays (augmentation du poids relatif pour Dakar, Khartoum et diminution au Kenya, en Tanzanie, en Afrique du sud ).
• Il n’existe pas un mais des systèmes urbains contrastés :
Au sein des Etats : monocéphalie (+ 50 % de la pop. urbaine du pays : Angola, Tunisie)
bicéphalie : Cameroun, Malawi
polycéphalie : Nigéria, Afrique du Sud
Systèmes urbains à l’échelle régionale : Casablanca – Kenitra
sur le golfe de Guinée, d’Accra à Lagos : continuum rural / urbain transnational.
On ne peut donc pas conclure à une évolution vers une macrocéphalie généralisée.

L’organisation des tissus urbains

Une évolution d’un type dual à une organisation centre / périphérie ou à un autre système ?
L’héritage colonial est prégnant dans l’agencement de l’espace.
Le modèle colonial urbain reposait sur trois éléments :
• le monopole foncier de l’administration publique sur le sol urbain
• la stricte application de la division fonctionnelle de l’espace : urbanisme de plan avec une administration tatillonne et introduction du droit écrit
• le lotissement comme outil physique d’aménagement de l’espace urbain et outil de ségrégation : lotissement équipé pour la population européenne et les « évolués », lotissement sommaire pour les autochtones.
Au nord du Sahara, la ville coloniale dédouble la vieille ville ; au sud, la ville coloniale est une création ex nihilo.

Les Etats africains devenus indépendants ont repris le pouvoir sur la ville en ayant cependant la volonté de transformer la structure urbaine : modifier la structure ségrégative et promouvoir une économie urbaine :
• en ouvrant l’offre foncière (lotissements prééquipés pour les populations démunies : fontaines, parcelles raccordées à l’assainissement) et en abaissant les normes (taille des parcelles réduite de 400 m2 – norme française – à 200 m2). D’où réduction des coûts et ouverture de l’offre à des populations nouvelles.
• en construisant des logements sociaux (politique déjà mise en œuvre à l’époque coloniale pour les fonctionnaires.
Ces constructions ont été réalisées dans les premières couronnes péricentrales et ont constitué une diversification sociale assez réussie, mêlant catégories démunies, moyennes et relativement aisées.

Le rythme de l’accroissement démographique d’une part, le détournement des logement sociaux par les catégories moyennes « clientes » de l’Etat d’autre part, ont fait obstacle à la volonté de régulation qui s’est donc faite par l’illégalité : les espaces urbains ont été produits hors de tout contrôle officiel.
L’illégalité (tenure du sol) n’a pas d’influence sur la qualité de la construction (elle peut se faire en dur) : cela règle donc la question du logement, pas celle de l’habitat qui, outre le statut juridique de la tenure du sol et le bâti, comprend la prise en compte des équipements collectifs : ce sont ces derniers qui ont donc été défaillants.
Mais, depuis les années 70, l’habitat illégal est devenu partie prenante du processus d’urbanisation : l’intégration se fait par légalisation ultérieure de la tenure du sol et restructuration des réseaux. L’espace urbain s’est donc complexifié avec une marqueterie de quartiers.

Mais cette régulation de l’informel légal fonctionne de moins en moins bien depuis une quinzaine d’années.
Les systèmes africains de solidarité ont été affectés par la crise de l’accumulation rentière. Les inégalités étaient souvent contrebalancées par des formes d’aide et de redistribution, en particulier à l’échelle des familles élargies ou des systèmes de réseaux collectifs (sociaux, parentaux, lignagers, départementaux, religieux) que l’urbanisation n’avait pas atteints. Or, la raréfaction de l’emploi salarié privé et public a modifié la trajectoire des catégories moyennes qui jouaient le rôle de redistributeur : ces catégories sont sur une trajectoire descendante.
Au début des années 90, les villes africaines comptaient 9 millions de sans-emploi officiels (au sens du B.I.T.) ; en 1998, le nombre est passé à 28 millions. Il en résulte un ébranlement des mécanismes d’entraide :
• au sein des familles : tendance au repli sur la famille proche
• entre aînés et cadets sociaux : les aînés ne pouvant plus aider, , les cadets ne reconnaissent plus leur légitimité sociale et politique et se tournent vers la religion (exacerbation fondamentaliste) et l’économie criminelle (Lagos et Nairobi, plaques tournantes du trafic mondial de la drogue).
Il y a donc déconnexion entre l’organisation de la société et l’organisation du tissu urbain.

A l’échelle des agglomérations, il n’y a pas de distribution renvoyant à des modèles connus : le modèle centre / périphérie ne fonctionne pas.
A l’échelle des quartiers, on voit de plus en plus des quartiers constitués d’îlots juxtaposés mais dont le peuplement est différent, avec des relations de plus en plus faibles : on aboutit donc à une fragmentation urbaine. Les politiques de décentralisation fondées sur le triptyque décentralisation, participation populaire, projet de quartier renforcent cette fragmentation : les îlots plus aisés peuvent financer leurs équipements, les autres restent démunis. Si aucun système de régulation ne fonctionne, on va vers des îlots, des quartiers, des villes à plusieurs vitesses.

La grande ville, moteur ou obstacle au développement ?

La ville et l’emploi :
Les bases économiques urbaines ont peu reposé sur le salariat public ou privé. L’essentiel de l’emploi a toujours été fourni par le secteur informel. L’artisanat et le petit commerce ont pris de l’ampleur par rapport au salariat depuis une quinzaine d’années.
L’industrie n’est pas un facteur d’urbanisation puissante car elle ne crée pas ou plus d’emplois. Les secteurs publics n’en créent pas et ont plutôt tendance à être démantelés. Les gisements d’emploi salarié classique sont à bout de cycle.
Il ne reste donc que les activités dites informelles. Peuvent-elles renforcer les bases économiques urbaines ?
Ces activités très hétérogènes (petit commerce alimentaire, voiturage, artisanat de réparation et de production…) se classent en deux types selon les résultats économiques :
• un informel « haut de gamme » : les responsables réinvestissent une partie du surplus dans le capital fixe dont la valeur s’accroît : ce sont de véritables entrepreneurs.
• un informel sans surplus, aux limites de la survie ou dont les surplus sont réinvestis ailleurs que dans l’activité principale (rente locative, plantation, commerce vivrier…)
Jusqu’au milieu des années 80, ces deux types accueillaient les exclus du salariat et jouaient un rôle intégrateur : apprentissage, possibilité de se lancer avec un savoir-faire limité et un capital très réduit.
Les activités informelles étaient intimement liées aux activités officielles, donc à la rente : ce n’était pas une économie duale mais deux facettes d’une même économie urbaine, l’une enregistrée, l’autre pas. L’économie rentière étant en crise, la catégorie moyenne s’est trouvée déclassée : effet de tri :
• L’informel de bas de gamme (survie) a vu affluer les citadins touchés par la crise ; la concurrence y devient féroce.
• L’informel de haut de gamme : ceux qui avaient des assises financières solides ont renforcé leur position et évoluent vers de véritables P.M.E.. Les plus fragiles ont été déclassés.
Des entrepreneurs ont donc surgi dans la crise et de la crise. Constituent-ils une alternative sérieuse à la grande industrie ? Au Maroc et en Tunisie, oui ; en Côte d’Ivoire et au Kenya, peut-être ; ailleurs = ?

Ville et campagne
Les grandes villes sont accusées de pomper le monde rural et de stériliser les espaces non urbains. Qu’en est-il ?
• Les flux publics : beaucoup de grandes villes donnent plus qu’elles ne reçoivent de la part des Etats. Ex : Abidjan fournit 54 % du budget de l’Etat, mais ne reçoit que 25 % des dépenses publiques.
• Les flux privés : croisement des flux ; des citadins investissent dans leur village d’origine : écoles, dispensaires, routes goudronnées… Ils contribuent à la modernisation de l’agriculture par diffusion de nouvelles semences. Beaucoup de jeunes citadins retournent faire du coton dans les campagnes, avec des tracteurs. Les initiatives citadines concourent à la modernisation des campagnes.
• La demande urbaine en produits vivriers est un facteur de transformation des agricultures africaines : on passe des cultures vivrières à du vivrier marchand à condition de pouvoir ramasser, stocker, transporter les surplus. Le rôle des pouvoirs publics s’avère, là, primordial pour la réalisation des infrastructures qui correspond à la demande massive des villageois.
Les campagnes africaines sont capables de nourrir les villes : c’est là où le taux d’urbanisation est le plus élevé que la dépendance alimentaire est la plus faible.

La grande ville en soi n’est ni un facteur de non développement, ni un facteur de développement. Elle est facteur de développement si les acteurs sociaux, les Etats investissent dans les infrastructures et assument leur rôle.

Source :http://hist-geo.ac-rouen.fr

nicouer@yahoo.fr

<p>Architecte diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble, Consultant en Innovation, Steve est le fondateur et directeur de publication du webmagaine archicaine.</p>

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